(est)éthique - blog de Julien Dubouchet Corthay

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vendredi 4 octobre 2013

Revenu de base inconditionnel : au-delà des fantasmes, l'avenir !

(article paru dans le Temps du 4 octobre, sous une forme légèrement raccourcie)

Rappel: le Revenu de base est l'idée d'allouer à chaque membre de la communauté un montant minimal (à définir, mais on parle pour la Suisse de 2'500 par mois) de manière inconditionnelle, c'est-à-dire indépendamment de la situation patrimoniale et/ou familiale, ainsi que d'une quelconque contrepartie.

Avec le dépôt, le 4 octobre prochain, de l'initiative visant à l'introduction d'un revenu de base inconditionnel (RBI), devant permettre à chacun de mener une existence digne, va s'ouvrir une période de débats parlementaires et politiques autour de cet objet. Si nous espérons que ces discussions déborderont largement les arènes institutionnelles, il est dans tous les cas évident que l'idée, qui a séduit nombre de personnes au niveau de ses principes, sera fortement questionnée aux plans de sa légitimité et de sa faisabilité, notamment économique.

Et de tous bords les objections n'ont pas manqué de fuser déjà. De l'extrême gauche à l'extrême droite, de l'Union syndicale suisse à Economie suisse, il n'est pas un argument qui n'ait été avancé pour dénoncer la « dangerosité » de la proposition : coût fatal à notre économie, mise à mort de la « valeur travail », cheval de Troie du démantèlement social, j'en passe et des meilleurs. Aussi impressionnant soient ces arguments, aucun d'eux n'est pourtant véritablement convaincant.

Non pas que le RBI est une solution miracle à tous les maux de la société, ou qu'il n'est pas susceptible, ci et là, de générer des effets que l'on pourrait qualifier de négatifs. Mais simplement parce qu'à considérer les alternatives au RBI, dont le statu quo, force est de constater que, dans sa grande simplicité – qui n'est pas la moindre de ses qualités, ce projet est globalement et sensiblement supérieur à tous les autres.

S'il fallait, à ce stade, ne retenir qu'une raison à cette « supériorité », on pourrait dire que c'est la seule mesure qui adresse correctement la question de la crise du modèle productiviste tout en mettant la liberté au cœur de sa réponse. C'est cette articulation originale, autour de l'inconditionnalité du revenu, qui permet au RBI de sortir de l'appel incantatoire à la « croissance » et au « plein emploi », sans tomber dans les travers potentiellement totalitaires des déclinologues de tout poil. Car le RBI est axiologiquement neutre, il ne charrie aucune vision de la nature humaine. Il est en ce sens bien moins utopiste que nombres d'autres modèles, comme celui de l'économie classique, sous-tendu par son très réducteur homo economicus.

Mais revenons-en aux critiques, du moins aux principales, et commençons par celle du coût, d'environ 210 milliards selon le scénario : « 2'500 francs par mois et un quart de rente pour les mineurs ». A part à considérer que le RBI viendrait s'ajouter intégralement aux revenus actuels, qu'ils proviennent de l'activité, du capital ou des transferts – ce qui n'est l'intention d'aucun défenseur du RBI – il faut d'emblée reconnaître que le coût sera bien moindre.

Si l'on considère plus vraisemblablement que le RBI ne sera réellement touché que, intégralement, par les actifs inoccupés, partiellement, par les salariés à faible rémunération, les bénéficiaires d'actuels transferts n'atteignant pas le montant du RBI et par les mineurs (au niveau d'un quart de rente diminué du montant des allocations familiales), on obtient un « coût immédiat » de l'ordre de 40 à 50 milliards, en comptant large. Si cela demeure une somme pour le moins conséquente, cela ne représente toutefois pas le dixième de notre produit national.

Quant au financement, de nombreux modèles existent (voir notamment: « Le financement d’un revenu de base inconditionnel », par BIEN-Suisse), qu'il serait trop long d'exposer ici. Dans tous les cas, il en ressort que la faisabilité économique n'est pas l'obstacle principal à l'instauration d'un RBI et que les vraies difficultés se trouvent au plan politique.

A ce niveau, il y a d'abord la crainte que le « travail » s'en trouve dévalorisé et qu'il fasse l'objet d'une désaffection plus ou moins massive. Cette vision est pour le moins paradoxale de la part de ceux, nombreux, qui voient dans le travail une « valeur en soi » ; car si cette déconnexion partielle entre « travail » et revenu devait inciter à abandonner le premier, cela signifierait précisément qu'il n'a pas de valeur intrinsèque.

Ce qui est en fait vrai et faux à la fois, car le « travail » n'est pas une catégorie homogène et comprend aussi bien de l'épanouissant que de l'aliénant, du salutaire que du toxique. Et c'est d'ailleurs un des principaux mérites du RBI que de libérer le « travail » en ne le réduisant plus au seul travail salarié, qui n'occupe jamais qu'un peu moins de la moitié de la population. D'une part, en rémunérant indirectement toutes les activités productrices de bien-être qui ne le sont pas aujourd'hui (soins aux proches, éducation des enfants, bénévolat, etc.) D'autre part, en permettant à chacun de se soustraire à l'obligation d'accepter les travaux les plus pénibles qui sont à la fois les moins bien rémunérés.

Il y a ensuite l'argument de la dignité, qui ne serait pas atteinte par un montant du RBI qui serait insuffisant pour vivre décemment. Celui-là apparaît vite comme un commode cache-sexe lorsque l'on considère la diversité des besoins, notamment ceux des personnes avec un handicap physique, pour lesquelles il sera toujours nécessaire d'engager socialement des dépenses bien supérieures à tout revenu de base, fût-il de 6'000 francs par mois.

Et quand notre constitution garantit à tous le droit de « recevoir les moyens indispensables pour mener une existence conforme à la dignité humaine », il convient surtout de constater que la dignité n’est pas indifférente à la manière d’octroyer ces moyens indispensables. Et en ce sens, la fourniture ex ante de moyens d'existence, comme le propose le RBI, s’avère une manière bien plus respectueuse des personnes de concrétiser leurs droits sociaux et, partant, plus susceptible de libérer leurs potentialités, seul véritable enjeu, finalement, d'une politique qui se voudrait moderne.

Lorsqu'ont été écartées toutes les objections sans fondement sérieux, il ne reste en général plus qu'un point d'achoppement possible et qui renvoie alors à un débat purement philosophique, que les faits ne permettent pas de trancher : la question de la réciprocité. Ou, posée plus concrètement : « est-il moralement acceptable que des membres de la communauté reçoivent un revenu sans que rien ne leur soit demandé en échange ? ». Si je tends à penser que c'est déjà assez largement le cas – la répartition des revenus et des fortunes ne répondant que très partiellement à une logique méritocratique – je concède volontiers qu'il s'agit là d'un vrai choix de société, et en fait du seul véritable enjeu de la future votation pour l'introduction d'un RBI.

lundi 16 septembre 2013

Emplois de Solidarité: le temps de la réforme

La grève d’employés de solidarité (EdS) au sein de l’entreprise Partage (voir le site du SIT pour plus d'infos), qui dure depuis bientôt un mois, relance opportunément la question de la qualité de ce dispositif introduit lors de la révision de 2007 de la Loi genevoise sur les mesures cantonales (LMC). Si des dysfonctionnements propres à cette entreprise ne sont pas à exclure, force est de constater que les griefs avancés par les grévistes font largement écho à ceux soulevés depuis longtemps par nombre d’acteurs sociaux, dont le syndicat SIT.

Avant d’en venir à ceux-là, il vaut la peine de rappeler dans quel contexte cette mesure a été créée et les objectifs qu’elle visait. Il nous semble en effet que toute évaluation, pour éviter systématiquement et au premier accroc, de jeter le bébé avec l’eau du bain, doit tenir compte de la situation antérieure. En ce sens, il faut reconnaître que le système qui préexistait aux EdS, soit les emplois temporaires cantonaux (ETC) d’une durée maximale d’une année, n’était guère satisfaisant. Outre qu’ils étaient potentiellement menacés au plan législatif par le SECO qui avait déclaré ne plus en vouloir, les ETC ne répondaient qu’à la seule fonction de permettre aux chômeurs de rouvrir un délai cadre d’indemnisation – ce qui n’est évidemment pas négligeable. Du point de vue salarial, on était déjà dans une situation critique puisque leur revenu était compris entre 3'500 et 4'500 francs. Du point de vue de la non-concurrence avec des postes étatiques, force est encore de constater que les services de l’Etat et du secteur subventionné qui en ont fait usage les ont très souvent utilisés pour faire face aux mesures d’économies qui avaient cours parallèlement. Quant à la valeur « intégrative » de ces emplois, elle était pour le moins limitée : d’une part, la plupart des ETC finissaient par retourner au chômage, de l’autre, ils avaient souvent vécu une expérience de travail peu enrichissante, aussi bien au plan de son contenu, que de l’ambiance (la durée limitée de leur poste ainsi que leur substitution à des emplois « normaux » n’étaient pas de nature à faciliter leur intégration dans les collectifs de travail).

Dans cette optique, l’idée de créer des postes de travail à durée indéterminée, de « vrais emplois », pour les proposer à des chômeurs en fin de droit pouvait légitimement apparaître comme un progrès. Par contre, et c’est probablement l’erreur de conception initiale du dispositif qui explique le plus grand nombre des problèmes que l’on rencontre aujourd’hui - d’autres sont apparus par la suite aux niveaux opérationnel et de gestion des EdS - il y a eu d’emblée une volonté pour le moins paradoxale autour de la finalité de ces emplois. En effet, il était annoncé que ceux-là devaient constituer un tremplin vers le « premier » marché de l’emploi. Or, mélanger dans le même dispositif « vrais emplois » et « mesures d’insertion » ne peut que mener à la situation actuelle, globalement décevante (voir le Blog de Sandrine Salerno).

Il faut en effet impérativement distinguer ces deux dimensions qui constituent toutes deux des problématiques prioritaires mais qui appellent des réponses assez différentes même si elles sont intrinsèquement liées. D’une part, il y a l’emploi dont on manque globalement à Genève, avec une spécificité d’un marché très segmenté, d’un côté très dynamique dans les secteurs à haute valeur ajoutée et personnel hautement qualifié, de l’autre, dans les secteurs à faible qualification, un marché très tendu et sous la menace permanente de sous-enchère salariale. De l’autre, il y a la (ré)insertion professionnelle, qui demande une « mise à niveau » de salariés qui, pour mille raisons différentes se retrouvent à ne plus répondre aux critères actuels d’ « employabilité ». Et les deux problématiques se recoupent dans le sens où les moyens qui sont donnés à la réinsertion sont souvent insuffisants pour se rendre employable autrement que sur un marché où il n’y a pas d’offre d’emplois.

C’est donc là qu’il faut mettre en place une politique différente. En créant d’une part des postes de travail qui répondent aux besoins non-solvables de la population, que ce soit au sein de l’Etat ou d’associations subventionnées, mais qui soient de vrais emplois au sens du respect des conditions salariales de l’entreprise. De l’autre, en renforçant les mesures d’insertion par le travail comme les AIT et les ARE (subventionnement du salaire de manière limitée dans le temps) par l’adjonction de mesures de formation et de coaching, que ces retours au travail se fassent sur le marché primaire ou secondaire (« complémentaire ») de l’emploi.

jeudi 5 septembre 2013

Interview sur le Revenu de base inconditionnel

Une heure d'entretien sur le Revenu de base sur une Webradio du coin. Merci à eux de prendre et laisser le temps de discuter.

Écouter l’émission

Radio sans Chaîne

lundi 2 septembre 2013

Les saucisses à rôtir ne nuisent pas à la seule santé de ceux qui les mangent.

(à paraître dans le prochain PostScriptum, de septembre)

Derrière ce que ses partisans nous présentent comme une simple question de bon sens et une mesure anodine se trouvent une modification de la Loi sur le travail (LTr) ainsi qu’une vraie question de société. Mais pour s’en tenir ici au seul texte de l’objet, rappelons que la LTr, seule base légale formelle contenant des normes de protection des salariés au sens de leurs horaires de travail, proscrit le travail de nuit et du dimanche. Ici, il s’agirait, ni plus ni moins, de ne plus soumettre les magasins des stations-services à ces interdictions et donc leur permettre d’employer du personnel aussi bien la nuit que le dimanche. On rétorquera que c’est déjà assez largement le cas - ce que chacun aura pu constater - grâce à des autorisations dérogatoires. Alors pourquoi ne pas simplement régulariser une situation de fait ?

Le travail de nuit nuit….et il n’y a pas que le travail qui vaille

Parce qu’autant imparfaite qu’elle est, la LTr traite le travail de nuit et du dimanche sous l’angle de sa limitation au strictement indispensable et qu’il ne faut pas s’écarter de cette optique. Parce qu’au-delà de la nocivité attestée du travail de nuit, la limitation des horaires est indispensable à la vie sociale et familiale. Ce à quoi on rétorquera que nul n’est obligé par cette mesure à travailler la nuit ou le dimanche.

Une liberté mal partagée

Formellement correct, l’argument fait fi de la réalité du fonctionnement économique, notamment dans un secteur de faible pouvoir de négociation des salariés (bas salaires et forte concurrence). Car ce ne seront pas, comme cela a pu être le cas par le passé dans certains secteurs d’activité comme les soins, des étudiants en mal d’argent de poche qui viendront occuper ces créneaux que les actuels salariés aimeraient ne pas avoir à assurer, mais bien ces mêmes salariés qui, pour ne pas perdre leur emploi, se soumettront à l’extension des horaires d’ouverture.

Fusion des caisses CIA-CEH:Comment le SSP se trompe de cible

(Paru dans le Courrier du 6 septembre 2011)

CAISSES DE RETRAITE • Conclu sur un accord passé entre l’Etat de Genève et le Cartel intersyndical, le projet de fusion des caisses de retraite publiques divise la mouvance syndicale, avec l’opposition du Syndicat des services publics. Le point de vue du Syndicat interprofessionnel de travailleurs-ses (SIT), signataire de l’accord.

Le projet de fusion des caisses de pensions CIA (caisse de l’administration et des enseignants) et CEH (personnel hospitalier) a fait l’objet, à l’issue de très longues négociations, d’un accord entre l’Etat employeur et le Cartel intersyndical qui s’est prononcé à l’unanimité moins les voix du SSP (Syndicat des services publics). Aujourd’hui déposé par le Conseil d’Etat, le projet de fusion n’est plus combattu que par le seul SSP qui appelle à la mobilisation et menace de référendum si la loi devait être acceptée telle quelle. Dans ce contexte de division syndicale, il paraît indispensable de faire le point sur ce qu’est la fusion… et ce qu’elle n’est pas. Ce projet de fusion intervient dans un contexte de modifications législatives adoptées au niveau fédéral et qui s’imposent à notre canton sans que nous ne puissions plus rien y faire. Il est donc essentiel, au moment de faire l’évaluation du projet du Conseil d’Etat, de distinguer ce qui ressort de celui-là de ce qui découle des contraintes fédérales et que le SSP tend à mettre sur le compte du projet de fusion.

Ce qu’est la fusion et ce qu’elle n’est pas

• La fusion renfloue-t-elle les banques? En parlant de «vol des rentes», le SSP sous-entend que l’on va détourner les cotisations des affilié-e-s pour remplir les poches des acteurs financiers. Outre que nos caisses sont à but non-lucratif, et ne versent d’autres dividendes qu’à leurs membres –les salarié-e-s et les pensionné-e-s– l’augmentation du degré de couverture à 80%, qui implique effectivement une recapitalisation des caisses publiques, résulte de la modification de la législation fédérale et ne saurait donc être imputée au projet de fusion. Critiquer les principes de financement sur lesquels repose la LPP (Loi fédérale sur la prévoyance professionnelle vieillesse, survivants et invalidité) est juste. Dénoncer l’aveuglement d’un législateur qui renforce le niveau de capitalisation des caisses au moment où l’avenir des rendements du capital est plus que jamais incertain l’est également. Mais en tirer la conclusion qu’il faut refuser la fusion entre la CIA et la CEH, c’est lâcher la proie pour l’ombre. Opposé depuis toujours à la prévoyance professionnelle telle qu’elle est conçue en Suisse (absence de solidarité entre les revenus et capitalisation), le SIT considère que le moment est en effet venu de relancer le débat au niveau national sur la fusion des premier et deuxième piliers et la mise en place, enfin, d’une retraite de base assurant de dignes conditions d’existence pour toutes et tous. Mais ce n’est pas en refusant un projet inscrit dans le cadre du deuxième pilier que l’on va remettre en cause celui-là, il faut s’attaquer au cadre directement.

• La fusion brise-t-elle la solidarité intergénérationnelle? Quand il dénonce la fin du couplage automatique entre l’indexation des traitements et celle des rentes, le SSP dénonce à nouveau un résultat des réformes fédérales. La nouvelle législation interdit en effet au financeur (l’Etat) de fixer également les prestations, et l’indexation des rentes en est une. Les prestations seront désormais à disposition du comité de la Caisse, qui pourra les modifier pour assurer l’équilibre financier. Le SSP oublie de surcroît de mentionner que l’indexation des rentes est dans le projet de fusion assurée à hauteur de 1% par an en moyenne par un provisionnement exprès. Le SIT est évidemment pour l’indexation de tous les revenus, qu’il s’agisse de revenus directs ou indirects du travail ou de la redistribution sociale. C’est à ce titre qu’il a encore récemment combattu les tentatives de désindexation partielle des rentes dans le cadre de l’AVS. Dans celui de la nouvelle législation, on ne voit pas comment il aurait été possible de mieux ancrer l’indexation des rentes que dans l’actuel projet de fusion.

• La fusion réduit-elle la participation des affilié-e-s aux décisions de la caisse? Le SSP déplore qu’à l’avenir les instances démocratiques de nos caisses (assemblée des délégué-e-s à la CIA, assemblée générale à la CEH) n’auront plus qu’un pouvoir strictement consultatif. Outre que cela est déjà sensiblement le cas, c’est surtout à nouveau attribuer au projet de fusion des mérites qu’il n’a pas. En effet, le renforcement des prérogatives du Comité, en tant qu’unique instance véritable des caisses découle, une fois encore, de la législation fédérale. Fervent promoteur de la participation des salarié-e-s aux décisions qui les concernent le SIT ne peut que regretter l’affaiblissement démocratique dans la gestion des caisses, mais il déplore surtout un cadre législatif qui réduit la marge de manœuvre des représentant-e-s du personnel au point de vider le paritarisme de son sens. Une fois encore, il s’agit de ne pas se tromper de cible.

La fusion… des arguments!

Une fois rendu à César ce qui lui appartient, que reste-t-il des critiques du SSP? Que la fusion entraîne de payer plus, plus longtemps pour toucher moins et que c’est inacceptable? Si évident que puisse paraître ce constat, il souffre néanmoins de telles réserves qu’il devient beaucoup moins évident d’en tirer la même conclusion:

• Toucher moins? Mais pas les petits salaires. Quand on parle du niveau des rentes, il faut évidemment comparer celles que l’on obtient à l’issue d’une carrière complète, au sens des périodes de cotisations, et que l’on peut appeler «l’objectif de rente». Et là, force est de constater que tout le monde ne voit pas ses rentes «fondre» de la même manière. Si des salarié-e-s en classe 23, avec une pension (AVS + LPP) actuelle de 120583francs par an, verront à terme leur rente diminuer de 8% pour atteindre 110878francs, les salarié-e-s en dessous de la classe 10 verront quant à eux leurs rentes légèrement augmenter, jusqu’à 2% pour une classe 5 (soit un passage de 58071 à 59213 francs). Passer sous silence que le nouveau calcul du traitement déterminant est plus solidaire en termes de revenus est pour le moins singulier de la part d’un syndicat!

• Payer plus longtemps? Mais toucher plus longtemps. «Peut-être » rétorquera le SSP face à la nature têtue des faits, «mais pour cela il faudra travailler plus longtemps et plus tard», références faites à l’augmentation de la durée des cotisations et au report de l’âge pivot. Cette nouvelle évidence masque le fait qu’en dépit de l’allongement de la durée de cotisations et de leur départ différé, les futur-e-s retraité-e-s le seront plus longtemps que leurs prédécesseurs. Et qu’au final, elles-ils toucheront un montant de rentes cumulées plus important. Quant à l’âge pivot, le SSP ne fait que d’en dénoncer le report à 63 ans. Le SIT quant à lui a préféré défendre la reconnaissance du principe de la pénibilité physique du travail, obtenant ainsi le maintien d’un âge pivot à 60 ans pour près d’un quart de l’effectif de la future caisse, notamment pour les professions soignantes des HUG. Résultat négligeable pour le SSP? Les infirmier-ère-s et aide-soignant-e-s apprécieront.

• Payer plus de cotisations? Mais maintenir l’essentiel des prestations. Quand il s’en prend aux hausses de cotisations, le SSP fait semblant de croire que l’on pourrait maintenir les prestations actuelles sans toucher aux cotisations des salarié-e-s. En oubliant évidemment au passage de rappeler qu’il faudrait une cotisation à plus de 35% (au lieu de 24% actuellement) pour financer un plan de prestations équivalent. Au vu de l’actuelle répartition 2/3-1/3 des cotisations, cela signifie que la quote-part de l’employeur devrait passer de 16% aujourd’hui à 27% demain, puisqu’il s’agirait de maintenir celle des salarié-e-s au niveau actuel de 8%. On passerait alors d’un système où l’employeur prend à sa charge 66,6% des cotisations à un système où il en assumerait plus de 77%. Pour revenir à des perspectives plus réalistes, et donc à une répartition à 2/3-1/3, qui est déjà nettement plus favorable aux salarié-e-s que ce que l’on trouve dans le privé, le maintien intégral des prestations aurait conduit nécessairement à une hausse plus importante des cotisations. Et c’est bien là que le personnel paye dans cette fusion un tribut proportionnellement plus important que l’employeur: en ne parvenant pas à obtenir de l’Etat un taux de cotisation supérieur, une partie du financement repose nécessairement sur des diminutions de prestations, qui elles ne pèsent que sur les employé-e-s.

Inacceptable! Vraiment?

Cette seule et dernière vérité suffirait-elle à considérer le projet de fusion comme inacceptable? Peut-être, mais faudrait-il alors en assumer la seule alternative crédible: revendiquer encore plus de hausses de cotisations! Et peut-être faudrait-il encore mettre cette vérité en regard de ce que le projet de fusion préserve de notre système de retraites: - le maintien du système de primauté de prestations (garantie des prestations); - le maintien de la participation de l’employeur à 2/3 des cotisations; - le maintien des prestations déjà acquises (mesures transitoires); - le maintien du niveau des rentes des bas salaires; - l’affiliation du personnel des EMS à la nouvelle caisse; - la garantie d’une retraite suffisante pour toutes et tous; - la prise en compte de la pénibilité du travail qui permettra à plus de 8000 personnes, très majoritairement des membres actuels de la CEH, de pouvoir continuer de partir à 60 ans sans pénalités; - une augmentation de cotisations progressive et différenciée (plus rapide à la CIA qu'à la CEH).

C’est dans cette mise en perspective que le SIT diverge fondamentalement du SSP. Ayant analysé d’emblée la faible marge de manœuvre laissée par le cadre législatif contraignant et un contexte politique peu favorable –dont l’absence de réaction du personnel aux alertes syndicales, le SIT s’est surtout battu pour préserver ce qui est pour lui prioritaire, dans le cadre du Cartel intersyndical comme au cours des négociations avec le Conseil d’Etat. C’est ainsi qu’on été obtenues des mesures aussi importantes que la protection des bas salaires, via un accroissement de la solidarité du système, et le maintien de leur âge de départ à la retraite de 60 ans pour l’essentiel des professions de la santé, via la reconnaissance de la pénibilité de leur travail. Ce sont notamment ces éléments qui ont convaincu le SIT, au travers d’un long processus d’élaboration interne avec ses militant-e-s, que le projet négocié avec l’Etat était le meilleur possible. Et le fait que le SSP ne soit pas capable de reconnaître les améliorations obtenues, ni même de faire la moindre proposition concrète en dehors d’un appel incantatoire à la mobilisation (mais pour faire pression sur qui? Et pour obtenir quoi?) n’a pu que conforter le SIT dans son optique.

Entre la posture idéologique du SSP et les potentialités réactionnaires d’une partie de la droite qui depuis longtemps ne rêve que d’imposer primautés des cotisations et répartition 50-50 de celles-là à la fonction publique, le SIT est persuadé d’avoir eu raison de privilégier les intérêts concrets des salarié-e-s, et parmi elles-eux prioritairement celles et ceux qui ont les conditions de travail les plus dures et sont les moins bien payé-e-s.

Pierre Kunz et Philippe Gaemperlé : le génie ils l’aiment… mais ce n’est pas réciproque ! !

(paru dans le Sit-Info d'octobre 2010)

Les respectivement Président et Directeur de GENILEM ont une conception de la gestion d’entreprise, et du personnel, qui, à défaut d’être très originale, mérite d’être exposée comme un bel exemple d’un certain libéralisme économique en actes.

Après avoir obtenu le départ du précédent Directeur, coupable à son goût d’être trop lié à son propre prédécesseur, le plus humaniste de nos constituants a fait embauché, à l’été 2009, une marionnette, sinon compétente, au moins à lui totalement inféodée. Si cette dernière qualité ne s’est jamais démentie chez notre hypo manager, incapable de prendre une décision avant d’en avoir référer au maître, ses limites professionnelles n’ont pas tardé non plus à se manifester. Totalement dépassé par les événements, il a rapidement cherché à faire porter son fardeau sur ses six collaborateurs et collaboratrices. Face à l’incurie répétée de leur chef, plusieurs salarié-e-s ont fini par s’en inquiéter auprès de leur employeur, le Conseil de fondation, ce qui a valu déjà à deux d’entre eux d’être licenciés en février de cette année - avec erreur dans le calcul du délai de congé mais c’est un détail. En dépit du caractère parfaitement abusif de ces licenciements, les membres du Conseil n’ont pas osé revenir sur cette décision dès lors qu’elle avait été avalisée par Genghis Kunz. Et comme pour ce dernier, reconnaître ses erreurs est définitivement une attitude de gonzesses, dont on sait aujourd’hui qu’elles ne sauraient vraiment être considérées comme l’égal de l’homme, il était plus qu’illusoire d’espérer de ce vrai mâle qu’il ait la faiblesse extrême d’en corriger ne serait-ce qu’une seule, d’erreur on s’entend. Toutefois, le ridicule, même si l’on sait à quel point il est inoffensif à ces messieurs, étant quelque chose qui les interpelle dans sa potentialité, un accord à l’amiable a pu être trouvé avec les deux salariés, et avec, dans un cas, l’aide active de la FER. Au prix de quelques mois de salaire, GENILEM s’évitait ainsi des procédures qui n’auraient pas manqué de lui valoir une publicité peu flatteuse. L’exercice a du être répété quelques mois plus tard avec une autre salariée qui ne pouvait plus voir le tandem de choc, ne serait-ce qu’en peinture. Entre temps, une quatrième personne donnait également sa démission, de guerre lasse et sans même demander son reste.

Le libéralisme selon Pierre Kunz

Face à tant de « défections », pouvait-on s’attendre à un début de remise en question ? Que nenni ! Et bien au contraire : dans l’édition d’octobre de PME-Magazine, celui qui est appelé aujourd’hui l’ « homme orchestre », puisqu’il prétend assumer l’entier du travail de ses anciens subalternes, donne une interview auto glorificatrice avec la complaisance d’un journaliste sans scrupules, qui à sa décharge est l’employé d’un média partenaire de GENILEM ; article dans lequel le Directeur crache allégrement sur ses anciens collaborateurs et collaboratrices. Outre que cela n’est pas très très joli, le problème est que les conventions signées entre GENILEM et plusieurs salarié-e-s prévoyaient expressément que « les parties s’engagent à garder confidentiel le contenu de la présente convention et à s’abstenir de tout dénigrement l’une envers l’autre, ainsi que de tout commentaire dans la presse et dans les médias sur leur séparation ou les modalités de celles-ci ». Ce qui vaudra à notre brillant manager une plainte pénale pour diffamation et des dommages et intérêts pour non-respect de la convention. Et comme on ne peut imaginer qu’il ait agi sans la bénédiction de son Président, on constatera que, confondant une nouvelle fois Adam Smith et Carl Schmitt, PK pour les intimes, aura fait preuve dans cette histoire d’autoritarisme, de népotisme et de non-respect de la parole donnée, ce qui est une vision assez particulière, même si assez répandue, du libéralisme. Mais peut-être est-ce parce que GENILEM est une fondation fortement subventionnée, par des organismes publics notamment, qu’il se permet de lui appliquer des méthodes aussi peu orthodoxes… ce n’est en fin de compte que l’argent du contribuable qu’il gaspille…libéralisme toujours.

Ouverture prolongée des magasins : au fond, une question d’esthétique.

(à paraître, sous forme abrégée dans le Courrier )

Ah je le vois déjà, la « Luche », dressé sur les ergots de sa porsche valaisanne, nous railler avec moitié d'agacement moitié de dédain : « vous les socialistes, néocons du XXIème siècle, vous faîtes tout un plat, référendaire de surcroît, d'une très modeste révision de la loi sur le travail qui vise juste à permettre à quelques-uns, qu'ils le veulent simplement ou qu'ils en aient besoin, d'acheter ce que d'autres voudront bien leur vendre, en gros permettre à des adultes consentants de contracter comme bon leur semble ».

Entendez par là le plaidoyer, par son auteur, notre ancien presque futur conseiller fédéral de l'étape, pour le projet d'en finir avec la soumission des magasins des stations-services (communément appelés « shops ») à l'interdiction, de principe, du travail de nuit et du dimanche, projet sur lequel nous sommes appelés à voter le 22 septembre prochain, suite à la demande de référendum déposée par un ensemble d'opposants, notamment les syndicats.

Si le procès en conservatisme liberticide ne devrait pas être écarté d'un revers de la main et qu'il mériterait qu'on lui réplique du haut de toute la tradition socialiste, dont l’engagement pour la liberté ne connaît historiquement guère de concurrent (tradition dont on serait au demeurant bien inspire de retrouver l'idéal émancipatoire), force sera de constater qu'il tombe ici à faux. Mais pour en arriver là, il faut déjà démasquer un autre argument fallacieux, celui du caractère anodin de la mesure.

A s'en tenir aux seuls propos des « libéralisateurs », on serait presque tenté d'y voir une réforme de pur bon sens – ceux-là n' ironisent-ils d'ailleurs pas sur le but de « légaliser la saucisse à rôtir », . Et même à considérer qu'il sera fait l'application la plus extensive des notions de : « axes de circulation importants fortement fréquentés par les voyageurs » et de : « marchandises et prestations répondant principalement aux besoins des voyageurs », cautèles censées circonscrire le phénomène, il faut bien admettre que cela ne va pas changer la face du monde, ni ne serait-ce que de la modeste Genève.

Mais à ce projet il y a un passé (déjà une douzaine de votations cantonales et fédérales, sur le thème des horaires des magasins, pour l'essentiel perdues par les « modernistes », d'où le présent objet) et surtout des futurs (initiatives Abate, Lombardi et Bertschy ), qui l'inscrivent nécessairement dans un débat plus large, plus fondamental serions-nous tenté de dire. Car contrairement à certains opposants qui ne voient dans cette succession d' « attaques » qu'une tactique de guerre d'usure pour servir simplement les intérêts économiques d'un camp, je crois que l'on touche là à un choix de société entre des options qui ne peuvent être si facilement disqualifiées, notamment au nom d'une alléguée avidité ploutocratique.

Car soyons sérieux, cette affaire n'a que peu à voir avec l'économie. S'il est certain que, par définition, tout commerce a un intérêt, en regard de ces seules charges fixes, à une ouverture illimitée - il n'est qu'à voir les horaires de malade que s'imposent les gérants de kiosques et autres dépanneurs tenus en raison individuelle, dès qu'il y a du personnel à rémunérer, soit du capital variable à fournir, le calcul devient beaucoup plus hasardeux : même à considérer une économie de l'offre, force est de constater que là où cela a été introduit, cela n'a pas donné de grands résultats en termes de consommation – si tant que cela puisse être un objectif en soi - et d'emploi, à part à augmenter la pression concurrentielle sur les petites enseignes qui n'ont simplement pas les moyens d'investir à perte, ne serait-ce que temporairement, dans l'embauche de personnel additionnel.

Alors de quoi cette votation est-elle le nom ? Celle d'un choix inévitable, remis en question dans sa version actuelle, pour déterminer les contours d'un bien commun, à savoir les usages sociaux de l'ouvert et du fermé ; question qui est intrinsèquement collective et qui débouche nécessairement sur une forme de tyrannie de la majorité, au même titre que l'aménagement urbain, ou la question de la fumée dans les lieux publics. Si je peux a priori décider de faire ou non mes courses à 23h00, par contre je ne peux avoir, par exemple, une ville calme le dimanche et Monsieur Lüscher ses magasins favoris ouverts, il faut choisir ! Et c'est là que la question devient esthétique : dans quel type de monde voulons-nous vivre ? A titre personnel, j'aime assez les Etats-Unis pour plein de raisons mais certainement pas pour leur « culture » marchande et leur culte de la consommation. Et je crois que le fait, une fois par semaine au moins, de débrancher un peu la prise, que ce soit pour faire l'amour ou aller à la messe, ou les deux, est indispensable à notre équilibre psychique individuel et collectif.

Il s'agit encore une fois moins d'avoir raison ou tort dans les termes de la vérité mais de déterminer quel monde commun nous voulons construire et habiter. Et je crois qu'un bon indice de ce que la limitation des horaires travaillés n'est pas antinomique avec la liberté d'entreprendre est la difficulté folle que j'aurais d’obtenir un rendez-vous chez mon dentiste le week-end ou chez mon avocat à onze heures du soir. Pourtant cela pourrait m'arranger et rien ne les empêcherait d'accéder à ma demande, si ce n’est leur désir de maintenir un espace de temps protégé, désir que j’espère partagé par une majorité de la population, au moins des votants.