(paru dans PostScriptum du mois d'avril 2013)

S'il n'est pas toujours facile de s'identifier et d'adhérer a l'action de notre Conseil fédéral, pas même de notre camarade Simonetta Sommaruga, il me semble qu'il nous faut saluer pour une fois le comportement de celui-là, par la voix de celle-ci.

Je veux parler ici des excuses, que je crois sincères, de la Suisse quant aux pratiques, jusqu'au début des années 80, de détention administrative et de placement d’enfants, pratiques que l'on veut espérer d'un autre temps. Le récit de ces personnes, qui ont eu pour seul tort de ne pas être des bons suisses comme on les concevait alors, fait froid dans le dos : combien de mères célibataires, de prostituées, de vagabonds ont vu leur vie brisée, leurs enfants retirés ? Lors d'une cérémonie à Berne, le 11 avril dernier, nos autorités ont donc demandé pardon aux centaines d’anciens enfants placés ou internés, présents ce jour-là, et annoncé le début d’un travail de reconnaissance et de réparation. Le coup d’envoi de ce processus de réhabilitation a été la formulation d’excuses, en 2010 et par la voix d’Evelyne Widmer-Schlumpf cette fois, à l’égard des victimes de détention administrative. S’en sont suivis, sous l’impulsion notamment de nos camarades Paul Rechsteiner et Jacqueline Fehr, l’élaboration d’un projet de loi de réhabilitation, dont la procédure de consultation s’est achevée en février, la nomination, en décembre dernier, d’un délégué aux victimes de mesures de coercition à des fins d’assistance, et enfin la cérémonie du 11 avril.

Contrairement à la mise au jour du rôle de la Suisse durant la seconde guerre mondiale, il y a eu dans ce cas une forme d'unanimité pour condamner sans ambiguïté un passé pourtant en partie plus récent. Cette manifestation de « repentance historique », au-delà du respect qu'elle doit nous inspirer, devrait surtout interpeller notre présent: que faisons-nous aujourd'hui en bonne conscience que l'on nous reprochera demain. Il y a déjà la détention administrative elle-même, qui continue de frapper les étrangers qui risquent jusqu'à 18 mois d'incarcération sans pour autant avoir commis le moindre délit. Il y a notre prison surpeuplée, qui fait survivre comme des bêtes des personnes en attente de leur jugement, alors qu'elles sont au bénéfice de la présomption d'innocence. Outre ces situations relativement bien connues, il en est deux autres qui me semblent mériter notre attention.

Il y a d'une part les mesures d'internement, prévues par le code pénal, qui permettent dans les faits, de maintenir indéfiniment quelqu'un en prison, faute notamment d’établissements adaptés pour poursuivre le but thérapeutique de l’internement. Il y a d'autre part la possibilité, en psychiatrie, d'administrer un traitement contre la volonté du patient, alors même que le rapporteur de l’ONU pour le Conseil des droits humains vient de rappeler que le traitement forcé doit être assimilé à de la torture, donc banni absolument. On objectera dans ces cas que l'on agit-là pour le bien des personnes concernées, a défaut parce qu'elles représentent un risque pour la société. Ce serait oublier que l'on ne retirait pas les enfants à leurs mères célibataires par pur sadisme, mais bien parce que l'on voyait en leur comportement une atteinte à l'ordre public et a la moralité. Il faut donc se méfier de ces politiques "sécuritaires bienveillantes", car pour protéger Paul elles punissent Pierre, et ce tiers qu'elles cherchent à exclure pourraient être Paul demain. A ce titre il est significatif de constater comment certaines violences sexuelles, et notamment la pédophilie, sont entrées au panthéon des comportements intolérables, alors qu'elles étaient hier hypocritement ignorées au nom de valeurs supérieures, comme l'église et la famille – nombre de témoignages de ces enfants placés font état de traitements dégradants et notamment d’abus sexuels.

On m'objectera probablement que le progrès de nos sociétés rend inéluctable ce genre de décalages - Jules Ferry ne justifiait-il pas la colonisation? Peut-être. Mais avec l'introduction récente de l'internement à vie des délinquants dangereux, ou plus largement les lois d'exception liées a la lutte anti-terroriste, on n'est plus très sur de suivre une trajectoire linéaire en matière de progrès civilisationnel. Au-delà de la prudence qui devrait donc nous animer politiquement, pour s'épargner les scandales de demain, il faut surtout réinvestir la conception que nos maux sont essentiellement les produits de nos sociétés, et qu'il est par conséquent de notre devoir d'en assumer la responsabilité collective. Ce qui revient à assumer la part irréductible de risques, inhérent à la vie en société, ainsi que les efforts à consentir pour réduire ces risques sans pour autant anéantir celles et ceux qui en sont temporairement les vecteurs. Le rejet hors du social, par la mort, par l'enfermement, par l'exclusion socio-économique, ne peut que servir les intérêts d'une société à terme totalitaire.